Gravure sur bois

Dans un précédent article, j’évoquais rapidement les deux plaques de tilleul ci-dessous, ainsi que leur usage. Il est temps d’en dire un peu plus !

Ces plaques proviennent d’un tilleul tombé que mon compagnon (Talagan, qui a aussi conçu ce site) a débité en planches il y a plus d’un an afin d’en stocker le bois pour un usage futur en lutherie. J’ai pu choisir des morceaux issus du bord de l’arbre, pour leurs formes irrégulières intéressantes pour moi, et il a bien voulu me les dégauchir, tailler, polir, jusqu’à ce que j’obtienne un matériau propice à l’exercice de la gravure. Il ne me restait plus qu’à me lancer.

La première étape était de réfléchir à ce que j’allais réaliser, puis d’en dessiner un croquis à même le bois :

À la manière de certaines pratiques traditionnelles de sculpture et gravure que l’on retrouve en Océanie, j’ai décidé de me laisser guider par les lignes du bois, les formes qu’elles portaient déjà en elles. Les motifs de l’écorce, les courbes des anneaux m’évoquaient de l’écume, une vague, un mouvement aquatique. J’ai donc tracé une vague mi-océane, mi végétale sur le bois.

Vient ensuite le travail du bois en lui-même, qui s’effectue avec de petits outils très précis et très aiguisés appelés gouges. Il y en a de nombreuses formes et largeurs, avec des pointes en forme de v ou de u plus ou moins ouvertes, chacune permettant de travailler un aspect de la gravure (délimiter la forme générale, creuser de larges à-plats, etc).  Le principe reste toujours le même : on insère la pointe du v dans le bois, puis on pousse en faisant tourner la plaque pour réaliser des courbes, soulevant un petit copeau de bois. La forme ainsi évidée est la base de cette technique dite de ‘taille d’épargne’. L’encre ne se déposera que sur les parties du bois non creusées et l’impression s’effectuera ensuite à la manière d’un tampon.

Cette technique s’apparente à celle du burin en gravure sur cuivre. Pour réaliser les courbes du dessin, c’est la plaque que l’on fait tourner et non la gouge, qui reste toujours orientée de la même façon, en direction opposée au graveur pour éviter les dérapages malheureux.

C’est un travail assez long et physique, d’autant que pour ce que j’avais prévu, j’avais besoin de creuser la plaque en profondeur. Et le bois, à l’inverse du cuivre, est un matériau vivant qui comporte donc des irrégularités, des zones plus ou moins dures, un fil qui va parfois risquer de dévier un peu la lame… C’est aussi ce qui fait l’intérêt et la beauté du support !

Une fois la gravure terminée, c’est enfin l’heure du moment de révélation, l’impression. En effet, quand on grave, on travaille nécessairement en miroir du résultat final, le tirage sur papier sera inversé par rapport à ce que l’on a sculpté. En outre, je voulais expérimenter quelque chose d’un peu particulier pour cette gravure, à savoir une technique de gaufrage, sans encre, où la pression de la presse permet non pas d’apposer de la couleur mais de créer un dénivelé sur le papier, laissant le motif apparaître en filigrane.

Direction les ateliers Moret & aciérage Manonviller, où j’avais effectué en 2014 un stage de gravure et impression en taille-douce. Les ateliers Moret existent depuis 1947, entreprise familiale depuis lors, où collaborent désormais quatre artisans imprimeurs d’art à temps plein (dont deux artistes graveurs), ainsi que deux graveuses et imprimeuses. Pour mon tirage, j’ai bénéficié de l’expérience de Matthieu.

Dans un premier temps, une fois le format choisi et les complications techniques discutées, il faut réaliser un marquage sur la table de la presse. Au feutre indélébile, on trace le contour du papier puis celui de la plaque de bois, afin que tous les tirages soient identiques en matière de placement. La feuille est disposée ensuite par-dessus la plaque et l’ensemble va passer sous l’énorme rouleau de fonte que vous voyez sur les photos ci-dessous. Les petites planches de bois positionnées de part et d’autre du papier vont aider le rouleau de la presse à passer l’épaisseur de la plaque gravée.

Naturellement, il a fallu réaliser plusieurs essais pour obtenir un résultat satisfaisant. Pour un tirage en gaufrage, sans encre, la pression de la presse est très importante. Si elle est trop faible, les détails ne sont pas imprimés sur le papier. L’humidité de la feuille peut aussi permettre d’obtenir davantage de détails et de relief, mais entraîne des contraintes différentes (nécessité d’un séchage sous buvard qui risque d’écraser le gaufrage). Cela a été un temps de discussion entre Matthieu et moi, pour définir au fil des essais quel résultat je désirais.

Pour les deux premiers essais à sec, la pression trop faible ne permettait pas de saisir tout le motif. Le troisième essai sur papier humide, à l’inverse, avait presque trop de détails, captant jusqu’à la fibre naturelle du bois, et avait l’inconvénient que le tanin du bois venait tâcher le papier. Après concertation, nous nous sommes décidés pour un tirage sur papier sec, avec une pression suffisamment forte pour capter tous les détails, y compris certaines des formes naturelles du bois. Et voilà le résultat final :

Restait alors à réaliser une dizaine de tirages, à redécouper les formats et signer l’épreuve d’imprimerie (conservée par l’artisan imprimeur). Le travail d’impression est sublime et tout à fait conforme à mes espoirs, le motif plus ou moins visible grâce à ses reliefs selon l’angle de la lumière qui frappe le papier, créant de nombreuses variations et mettant en valeur la fibre du bois. Je ne saurais trop remercier Matthieu pour son savoir-faire et sa patience !

À bientôt,

Amaryan

5 réflexions sur « Gravure sur bois »

  1. C’est chouette les articles comme ça qui nous expliquent de A à Z de quoi il retourne.
    Et le résultat est top !
    Et tu vas garder le papier « filigrané » tel quel, où il va te servir comme support pour autre chose ?

    1. Merci merci ! Ravie si c’était intéressant. 🙂
      Il y a de l’idée, c’est vrai que ça pourrait servir de base à une autre technique, mais ici le but est de garder uniquement le gaufrage. ^^

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